Élias Atallah, l’initiateur de la première résistance contre Israël – Suzanne BAAKLINI – L’Orient-Le Jour

Élias Atallah

Élias Atallah, l’initiateur de la première résistance contre Israël

 

PORTRAIT DE LA SEMAINESans mâcher ses mots, l’ancien député Élias Atallah fait un bilan de son long et infatigable parcours politique et militant, déclarant avoir « la conscience tranquille », malgré les remises en question qu’il ne craint pas de faire.

Un militant infatigable : ce sont probablement les mots qui décrivent le mieux l’ancien député Élias Atallah. Son caractère entier et son franc-parler l’amènent à critiquer les concessions faites par certains et qui, selon lui, ont coulé le navire du mouvement du 14 Mars. Son mécontentement l’a progressivement isolé d’une classe politique qu’il accuse d’être « plus occupée à gouverner qu’à libérer la volonté nationale » de l’hégémonie de ce qu’il appelle le « mini-État ». Ce qui ne l’empêche pas de continuer à œuvrer afin de faire revivre un noyau dur à travers le mouvement de la Gauche démocratique qu’il a créé en 2000. « Nous n’avons qu’une nation, rappelle aux jeunes cet éternel épris de liberté et de démocratie. La vie des États est bien plus longue que celle des tyrans, ne désespérez pas. »
L’homme au long parcours politique se souvient d’une enfance particulièrement difficile. Natif de Rmeilé, caza du Chouf, il a vu le jour le 15 mai 1947, le huitième d’une fratrie de onze. « Mes premières années d’études se sont déroulées dans l’école du village, ou ce qui ressemble à une école », se souvient-il, non sans humour. Dans l’humble maison au toit de terre régnait une atmosphère marquée par l’extrême sévérité du père, un travailleur saisonnier. Élias Atallah se souvient de quelques anecdotes qui ont marqué son enfance, comme celle de « n’avoir vraiment porté de chaussures qu’après mon entrée à l’école, c’est-à-dire après l’âge de six ans ».
Élias Atallah a toujours été un grand lecteur, dévalisant les bibliothèques auxquelles il pouvait avoir accès, préférant la lecture la nuit, quand la nombreuse fratrie était déjà endormie et que le travail de maison était terminé. Avec le recul, il reconnaît que cette enfance sans luxe, mais dont il se souvient avec tendresse, lui a appris la persévérance, mais aussi la capacité à supporter les difficultés.
Des années plus tard, l’élève commence à fréquenter une école à Saïda, où il se rendait tous les jours à pied. « Les circonstances économiques étaient si difficiles qu’après le brevet, ma famille a fait pression sur moi pour entrer sur le marché du travail, dit-il. À ce moment-là, un détenteur de brevet pouvait aspirer à un poste d’enseignant. » L’élève brillant réussit son test et obtient son premier travail, tout en présentant le baccalauréat.
L’esprit rebelle d’Élias s’est révélé très tôt. Affecté à Cana comme instituteur, il rêve d’université et de mutation vers Beyrouth. Il devait, à la stupéfaction de son père, refuser un poste d’officier pour se consacrer à son rêve…

La « bulle » de l’université
Sans rien dire à ses parents, Élias Atallah, la vingtaine à peine, trouve le moyen de réussir un test d’entrée à la faculté de pédagogie de l’Université libanaise et s’installe définitivement à Beyrouth. « J’ai intégré ce prestigieux institut avec une bourse de 350 livres à l’époque, dit-il. Et ce faisant, je suis entré dans un nouveau monde, vivant seul, évoluant dans un cercle d’élite, puisque nous avions tous été choisis par concours. Des élites issues de backgrounds différents, avec la même passion, dans l’atmosphère de foisonnement politique des années 60. »
Élias Atallah était naturellement enclin aux idées de la gauche. Ses compagnons ayant vu en lui un potentiel naturel, ils l’ont poussé à se présenter aux élections estudiantines. « Je me suis présenté en tant que gauchiste indépendant et j’ai gagné les élections contre les candidats des partis socialiste et communiste », raconte-t-il.
Ce n’est qu’après deux ou trois ans qu’il intègre le Parti communiste libanais (PCL), plus convaincu par ses programmes estudiantins exceptionnels, en ce temps-là, que par son idéologie, à laquelle il n’adhérera jamais totalement (il devait démissionner de la direction du parti en 1989 et le quitter en 1998).
En 1975, Élias Atallah était responsable estudiantin et membre du secrétariat du parti. « Bizarrement, nous n’avions rien vu venir, se souvient-il. Notre génération vivait dans la bulle de l’université. »
Malgré ce choc initial, Élias Atallah devait participer à la guerre de manière active, en tant que responsable d’unités militaires qui prend les décisions exécutées par des militaires techniques. « Avec le recul, je me souviens de la gravité de la responsabilité, dit-il. On envoyait les gens à la guerre, pour mourir. En ce temps-là, c’était la routine, mais aujourd’hui, je me dis que c’était cruel. J’estime que ce sont les années de ma vie les plus marquées par le chaos et le manque de vision politique claire. »

« Fier » de la résistance
Avec l’invasion israélienne de 1982 devait commencer une nouvelle période de combats qu’Élias Atallah juge, aujourd’hui, bien moins sévèrement que la période précédente. « Je reste fier de cette période de résistance, un mouvement dont j’avais été désigné responsable, dit-il. Notre activité était très secrète. C’était la première expérience où Israël a été contraint de commencer une guerre sans pouvoir la finir comme il le voulait. Sous nos coups, les Israéliens sont sortis de Beyrouth peu après y être entrés. »
Élias Atallah relève que « la Résistance islamique ne s’est formée qu’en 1986, et les Syriens ont voulu lui donner un rôle exclusif, alors que notre résistance était pure de toute visée, à part celle de la libération du Liban ». Il raconte sur ce plan : « En 1985, Ghazi Kanaan a demandé à se réunir avec moi pour m’informer que (le président syrien) Hafez el-Assad estimait que la résistance est une affaire nationaliste arabe et qu’elle devait se dérouler sous leur supervision. J’ai refusé. Il m’a dit que cela nous coûterait cher. Et les assassinats ont commencé, 22 cette seule année. »
Déjà marié et père de deux enfants, Élias Atallah a lui-même été victime de plusieurs tentatives d’assassinat. Il a alors adopté un rythme de vie conséquent, changeant de domicile fréquemment, s’éloignant de la routine. Sa famille prenait également des précautions. « C’étaient des années difficiles, j’ai été sous la menace jusqu’en 1991, et de nouveau en 2005 », se souvient-il.
En 2000, justement, avec le retrait israélien de la bande frontalière, au Liban-Sud, les mouvements en faveur d’un retrait syrien devaient s’intensifier. « Le tabou était déjà levé, dit-il. Il est certain qu’il y avait beaucoup de pressions. Mais nous nous apprêtions à la période qui allait suivre. Avec l’entrée en scène du leader druze Walid Joumblatt sur ce plan, les déclarations du patriarche Sfeir, le mouvement avait pris une nouvelle ampleur. »
Une période difficile, mais qu’il a vécue comme remplie d’espoir. « Il y avait beaucoup de vitalité, se souvient l’ancien député. L’humeur des gens avait changé. La conscience du public et la politique ne faisaient qu’un. Nous n’en étions pas encore aux calculs et aux mensonges. »

Le temps des désillusions
C’est avec la révolution du Cèdre que devait commencer une nouvelle grande étape de sa vie politique. « Le peuple libanais est descendu dans la rue, fort de toutes les frustrations accumulées depuis 1977, avec une volonté politique extraordinaire », affirme-t-il.
Pour Élias Atallah, « 2005 était une grande victoire pour le peuple libanais ». Après vinrent les désillusions. « Il y a eu la violence exercée contre nous, les assassinats, dit-il. Mais ce n’était pas le plus grave, parce que les Libanais étaient très motivés. Le coup dur, c’était la bassesse de la classe dirigeante, toujours prompte à faire des compromis pour prendre le pouvoir. Nous avions trois objectifs : le retrait syrien, le tribunal international, le changement du système sécuritaire. Or nous nous sommes arrêtés au troisième. »
L’éternel militant n’a pas de mots assez durs pour définir l’attitude d’anciens alliés durant cette période, même s’il devait être élu député en 2005.
Aujourd’hui, Élias Atallah estime qu’il y a eu « trahison des objectifs du 14 Mars ». Est-ce cela qui l’a éloigné de la scène publique ? « Je ne me suis pas retiré, mais j’ai pris mes distances, répond-il. Je travaille beaucoup pour faire revivre la Gauche démocratique, j’établis des contacts avec des personnes éclairées… Il faut créer un noyau dur avec des principes radicaux, parce qu’on ne peut plus mener de combats au Liban sur les détails. Le grand combat national consiste à ramener la confiance en l’État, à faire respecter la Constitution, la notion de droit. Il faut faire tomber le mur de la peur et mettre fin au mini-État qui a fait disparaître les frontières en faveur d’une idéologie iranienne. Le Liban n’est plus occupé, mais sa volonté politique, elle, l’est. Même la corruption vient du fait qu’il n’y a plus aucune institution indépendante. »
Aujourd’hui, Élias Atallah dit avoir « la conscience tranquille ». « Je suis en paix avec moi-même et mon parcours, dit-il. Je suis juste insatisfait de l’efficacité de mon action. Je réfléchis surtout à la manière de passer le flambeau aux générations plus jeunes. Nous sommes un pont qui leur permettra d’aller plus loin. »

Source : Élias Atallah, l’initiateur de la première résistance contre Israël – Suzanne BAAKLINI – L’Orient-Le Jour

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